[crédit photo : nick andreka | unsplash]

L'intelligence artificielle

Ou le cerveau augmenté

Écrit par JR Dumas (06 Dec. 2023)

Les discours marketing mettent une bonne partie de la société en ébullition autour de l'intelligence artificielle. Il faut dire que depuis l'avènement des IA génératives, on navigue entre résultats techniques impressionnants et surenchère médiatique — et finalement entre narratifs du rêve et de l'apocalypse. Quel avenir entrevoir entre l'intelligence artificielle et l'intelligence humaine ?


Épineuse question, car non seulement l'intelligence est compliquée à définir, mais l'IA elle-même est souvent mal comprise [1]. On se contentera ici de souligner deux points. D'abord, l'intelligence humaine est contextuelle et sensorielle, et non pas seulement procédurale. Ensuite, à l'inverse, l'intelligence artificielle est pur calcul : elle ne comprend pas les contextes, seulement des problématiques encodées.

On en déduit que ces deux intelligences ne peuvent pas, par nature, être équivalentes — et donc que l'IA est mal nommée. Craindre que l'une remplace l'autre, c'est faire l'erreur de les confondre, mais c’est aussi valider l'idée que l'intelligence humaine est, au moins en partie, automatisable sans perte et ainsi réduite à une ressource interchangeable.

Quel lien alors leur concéder ? Visionnaire et pionnier de l'informatique dès les années 1960, Joseph Licklider nous a laissé une piste : l'informatique ne peut être qu'un outil symbiotique au service de la pensée, servant à la résolution de problèmes mais aussi à la formulation de la pensée ou à la maîtrise de la complexité [2]. En cela, sa vision s'oppose à un phantasme qui verrait l'IA comme une promesse d'intelligence extérieure, voire étrangère, à l'homme [3].

Et de fait, “l’Assistance par Ordinateur” (CAO, DAO, FAO, PAO, etc.) est une réalité depuis longtemps. Pourquoi, alors, ne pas choisir d'entrevoir un niveau plus avancé avec une sorte d’IAO ? Soit une intelligence humaine assistée dans ses fonctions, étendue et augmentée grâce à un outil — dans la ligne de l’évolution des techniques théorisée par André Leroi-Gourhan [4]. Ainsi l'IA viendrait conforter l’intelligence humaine sans jamais la concurrencer.

Ce qui s’inscrit en creux derrière cette amorce de réponse, ce sont deux points essentiels. D’abord, comme on l’a vu, la distinction entre les deux “intelligences” : c’est la condition pour comprendre leur rapport et éviter les non-sens. Ensuite, une volonté de penser l’IA elle-même, pour la sortir d’une forme d’impensé délétère qui confisque la réflexion au profit d’intérêts industriels ou politiques. En somme, c’est une invitation à sortir du discours préfabriqué et à imaginer une vision pratique propre à faire repartir notre rapport à l’IA sur une base vigilante mais apaisée.


  1. ANDLER, Daniel. Intelligence artificielle, intelligence humaine : la double énigme. Gallimard, coll. NRF Essais, 2023.

  2. LICKLIDER, Joseph. Man-computer symbiosis. IRE transactions on human factors in electronics, 1960, no.01, pp.4-11.

  3. ROBERT, Pascal. JCR Licklider et l’informatique de réseau(x) : imaginaire, impensé ou pensée visionnaire ? Études de communication, 2011, vol.36, pp.111-128.

  4. LEROI-GOURHAN, André. Le Geste et la Parole. Éd. Albin Michel, 2 vol., 2009 (1964).